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Billet d’humeur, vie en rose, vie en noir

De Elsa Wack

J’ai souvent constaté que mes tarifs restaient nettement plus bas que ceux recommandés par l’association et certainement pratiqués par beaucoup de ses membres.
Est-ce une question de sexe ? « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Pourtant, plusieurs de mes collègues féminines respectent la fourchette recommandée. A ce sujet, j’ai écouté avec intérêt deux Américaines raconter dans une émission comment elles jonglaient avec acrobatie entre l’éducation des enfants et la pratique de la profession[1] : travaillant quand les enfants dormaient (mais elles, quand dormaient-elles ?), les laissant pleurer le minimum nécessaire plutôt que de les caler devant la TV… et disposant d’un mari apparemment assez pratique au niveau organisationnel.
Ou est-ce une question de qualité ? Me voilà bien embarrassée pour répondre. Peut-être que je surestime la qualité de mes traductions ? Peut-être aussi y a-t-il des clients qui ont moins besoin de qualité dans la traduction que d’autres critères : rapidité, simple intelligibilité, maîtrise du jargon d’un groupe cible particulier… ?
Serait-ce parce que je travaille essentiellement pour des agences, c’est-à-dire parce que je ne sais pas me vendre moi-même, trop renfermée et paresseuse sur la communication et les formes ? Pas assez combative, aussi : il faut de la combativité pour faire respecter ses tarifs et poursuivre les mauvais payeurs. Un truc de mec !
Serait-ce encore parce que je ne me dope pas assez (alcool : aussi plutôt un truc de mec) ? Ou trop ? (Je n’en dirai pas plus.)
Serait-ce encore parce que je ne cumule pas les fonctions de traductrice et d’interprète, que j’ai une langue maternelle beaucoup plus forte que mes langues sources et que je vis dans la région de cette langue maternelle (où la concurrence dans cette langue est évidemment très forte) ?
Serait-ce enfin parce que ma situation familiale (un seul revenu pour le couple, gagné par la personne même qui fait les travaux du ménage – vous l’aurez compris, mon mari à moi est d’une utilité toute virtuelle) ne me permet pas de supporter les « trous » dans la demande, les périodes d’inactivité, et m’oblige à accepter le premier client sans pouvoir attendre celui qui offrirait un meilleur prix ?
***
Cela dit, du paradis fiscal à l’îlot de cherté, le pas en Suisse a été vite franchi. Même mes devis sont de plus en plus souvent refusés pour cause de cherté. L’ASTJ (association des traducteurs-jurés, dont je suis) est plutôt mal tombée en augmentant ses tarifs peu avant que la Banque nationale suisse cesse d’acheter massivement des euros pour contrecarrer le « franc fort ».
Le franc fort met-il réellement en péril les traducteurs résidant en Suisse, de même que tous les exportateurs de ce pays ?
Voyons la vie en rose ! Pour maintenir nos prix au niveau des pays voisins, nous n’aurions qu’à baisser aussi les salaires des employés d’exportateurs et les tarifs des traducteurs. Question : ce nivellement, le voulons-nous ? ou voulons-nous rester un pays de banquiers ?
Pour les indigènes d’un îlot de cherté, leur langue maternelle est un atout. La langue maternelle est quelque chose d’à la fois très grand et très intime: telle que transmise par la mère, c’est la plus petite unité d’entre tous les langages, dialectes, patois, parlers – elle est à la fois un plus petit dénominateur commun et tout ce qu’il dénomme. Dans son sens intime, elle n’est pas vraiment un produit d’exportation – à témoin les nombreuses demandes d’agences étrangères qui ont besoin de traducteurs vers le Swiss French de notre pays actuellement prospère. Ces agences délocalisées en mal de localisation vont parfois jusqu’à s’aligner sur les tarifs de nos agences suisses.
Le traducteur suisse qui déménage en France ou en Allemagne, comme tout traducteur expatrié, perd parfois dans son parler une partie de sa mère patrie (voyez comme les deux sexes sont galamment et équitablement réunis dans cette expression !) S’il n’y prend pas garde, il dérivera vers la seule fonction de traducteur de seconde langue et de parler international. Un domaine où, désormais, il pourra tout au moins concurrencer le traducteur de la Suisse internationale.
Le dernier et meilleur atout peut-être des traducteurs suisses en Europe, c’est cette situation assez unique, que nous partageons avec la Belgique, d’être au confluent des langues germaniques et romanes. C’est aussi d’ailleurs ce qui a fait la richesse de la langue anglaise, qui, paraît-il, compte quelque 30% de termes d’origine franco-normande faisant souvent doublons avec ceux d’origine germanique.
L’européanisation et la mondialisation, qui barbouillent nos ciels de noires traînées blanches, ne sont pas écologiques, mais tant qu’elles existeront, je pense que les traducteurs suisses auront un rôle à jouer.
Et après – eh bien on pourra toujours aller planter des choux.
Fémininement vôtre,
Elsa Wack

[1] http://traffic.libsyn.com/speakingoftranslation/SoT_moms.mp3.