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Claude Bocquet nous a quittés

Nous avons le triste devoir d’annoncer le décès du Prof. Claude Bocquet, survenu à fin février. Nous le savions meurtri dans sa chair depuis de longues années, mais nul n’attendait un départ aussi précoce, dans sa soixante-huitième année. Il laisse une épouse, Catherine, et un fils, Jérôme, à qui nous présentons toutes nos condoléances.

Claude Bocquet avait étudié le droit, l’allemand, le français et l’histoire et avait parachevé sa période de formation en 1977, par une thèse de doctorat intitulée De l’opposabilité aux tiers comme caractéristique du droit réel. Essai d’épistémologie juridique sur la base des droits allemand, français et suisse. Sa carrière professionnelle a commencé à Berne, au sein du Département fédéral de justice et police, en tant que juriste et, parallèlement, traducteur. Cette expérience l’a confronté aux problèmes du multilinguisme et de la traduction juridique et l’a poussé à réfléchir aux défis qu’ils peuvent présenter. Il a rejoint l’Ecole de traduction et d’interprétation de Genève (ETI) en 1980, comme chargé d’enseignement, puis a été promu professeur en 1990. Deux ans plus tard, ses pairs l’ont élu Vice-doyen, ainsi que directeur du Département de français et de traductologie. Il a pris sa retraite en 2011 et a été nommé Professeur honoraire.

Homme de grande culture, pédagogue de talent et chercheur de premier plan, le Professeur Bocquet a marqué plusieurs générations d’étudiants, de chercheurs et de collègues pendant une carrière universitaire de plus de 30 ans. Engagé dans la formation continue des praticiens hors cadre formel, il a également permis aux professionnels de rafraîchir leurs connaissances et d’en acquérir de nouvelles. Parmi eux, beaucoup de membres de l’Association suisse des traducteurs, terminologues et interprètes (ASTTI) qui, grâce à lui, ont pu acquérir un solide bagage de base ou perfectionner leurs connaissances tout au long de leur carrière. Il a inspiré également de nombreux collègues et ses ouvrages font référence dans les domaines de la traductologie et de la traduction juridique, tant en Suisse qu’ailleurs.

J’ai eu l’honneur et le plaisir de travailler étroitement avec Claude lors de l’organisation de deux grands congrès mis sur pied par l’ETI et l’ASTTI : en 1996, le Colloque international ” L’histoire et les théories de la traduction ” et, en 2000, celui intitulé ” La traduction juridique. Histoire, théorie(s) et pratique “. Les conseils, le soutien et les encouragements constants de notre collègue Bocquet ont permis que ces colloques fassent encore aujourd’hui autorité parmi les spécialistes académiques de ces domaines et ont constitué des occasions trop rares de mettre en contact les théoriciens et les praticiens de la traduction. Il en est découlé des échanges fructueux pour les deux groupes.

Claude Bocquet est l’exemple et le témoin de deux grandes préoccupations de l’ASTTI : d’une part, son parcours de traducteur montre que notre association a raison d’insister que des études en traduction ne sont pas l’unique voie d’accès à une pratique réussie des métiers représentés par elle ; d’autre part, il a inspiré et participé à l’essor des cours de formation continue de l’Association, à une époque où peu d’initiatives existaient dans le secteur.

Je veux garder de Claude l’image d’un homme de grande rigueur intellectuelle, d’un travailleur acharné et de quelqu’un dont l’humour nous a aidés à jeter un regard distancié et réaliste sur ce qu’a été, est et sera la traduction.

Adieu et merci, Claude !

J. Esteves-Ferreira, traducteur-juré
Ancien président de l’ASTTI

Billet d’humeur, vie en rose, vie en noir

De Elsa Wack

J’ai souvent constaté que mes tarifs restaient nettement plus bas que ceux recommandés par l’association et certainement pratiqués par beaucoup de ses membres.
Est-ce une question de sexe ? « La raison du plus fort est toujours la meilleure. » Pourtant, plusieurs de mes collègues féminines respectent la fourchette recommandée. A ce sujet, j’ai écouté avec intérêt deux Américaines raconter dans une émission comment elles jonglaient avec acrobatie entre l’éducation des enfants et la pratique de la profession[1] : travaillant quand les enfants dormaient (mais elles, quand dormaient-elles ?), les laissant pleurer le minimum nécessaire plutôt que de les caler devant la TV… et disposant d’un mari apparemment assez pratique au niveau organisationnel.
Ou est-ce une question de qualité ? Me voilà bien embarrassée pour répondre. Peut-être que je surestime la qualité de mes traductions ? Peut-être aussi y a-t-il des clients qui ont moins besoin de qualité dans la traduction que d’autres critères : rapidité, simple intelligibilité, maîtrise du jargon d’un groupe cible particulier… ?
Serait-ce parce que je travaille essentiellement pour des agences, c’est-à-dire parce que je ne sais pas me vendre moi-même, trop renfermée et paresseuse sur la communication et les formes ? Pas assez combative, aussi : il faut de la combativité pour faire respecter ses tarifs et poursuivre les mauvais payeurs. Un truc de mec !
Serait-ce encore parce que je ne me dope pas assez (alcool : aussi plutôt un truc de mec) ? Ou trop ? (Je n’en dirai pas plus.)
Serait-ce encore parce que je ne cumule pas les fonctions de traductrice et d’interprète, que j’ai une langue maternelle beaucoup plus forte que mes langues sources et que je vis dans la région de cette langue maternelle (où la concurrence dans cette langue est évidemment très forte) ?
Serait-ce enfin parce que ma situation familiale (un seul revenu pour le couple, gagné par la personne même qui fait les travaux du ménage – vous l’aurez compris, mon mari à moi est d’une utilité toute virtuelle) ne me permet pas de supporter les « trous » dans la demande, les périodes d’inactivité, et m’oblige à accepter le premier client sans pouvoir attendre celui qui offrirait un meilleur prix ?
***
Cela dit, du paradis fiscal à l’îlot de cherté, le pas en Suisse a été vite franchi. Même mes devis sont de plus en plus souvent refusés pour cause de cherté. L’ASTJ (association des traducteurs-jurés, dont je suis) est plutôt mal tombée en augmentant ses tarifs peu avant que la Banque nationale suisse cesse d’acheter massivement des euros pour contrecarrer le « franc fort ».
Le franc fort met-il réellement en péril les traducteurs résidant en Suisse, de même que tous les exportateurs de ce pays ?
Voyons la vie en rose ! Pour maintenir nos prix au niveau des pays voisins, nous n’aurions qu’à baisser aussi les salaires des employés d’exportateurs et les tarifs des traducteurs. Question : ce nivellement, le voulons-nous ? ou voulons-nous rester un pays de banquiers ?
Pour les indigènes d’un îlot de cherté, leur langue maternelle est un atout. La langue maternelle est quelque chose d’à la fois très grand et très intime: telle que transmise par la mère, c’est la plus petite unité d’entre tous les langages, dialectes, patois, parlers – elle est à la fois un plus petit dénominateur commun et tout ce qu’il dénomme. Dans son sens intime, elle n’est pas vraiment un produit d’exportation – à témoin les nombreuses demandes d’agences étrangères qui ont besoin de traducteurs vers le Swiss French de notre pays actuellement prospère. Ces agences délocalisées en mal de localisation vont parfois jusqu’à s’aligner sur les tarifs de nos agences suisses.
Le traducteur suisse qui déménage en France ou en Allemagne, comme tout traducteur expatrié, perd parfois dans son parler une partie de sa mère patrie (voyez comme les deux sexes sont galamment et équitablement réunis dans cette expression !) S’il n’y prend pas garde, il dérivera vers la seule fonction de traducteur de seconde langue et de parler international. Un domaine où, désormais, il pourra tout au moins concurrencer le traducteur de la Suisse internationale.
Le dernier et meilleur atout peut-être des traducteurs suisses en Europe, c’est cette situation assez unique, que nous partageons avec la Belgique, d’être au confluent des langues germaniques et romanes. C’est aussi d’ailleurs ce qui a fait la richesse de la langue anglaise, qui, paraît-il, compte quelque 30% de termes d’origine franco-normande faisant souvent doublons avec ceux d’origine germanique.
L’européanisation et la mondialisation, qui barbouillent nos ciels de noires traînées blanches, ne sont pas écologiques, mais tant qu’elles existeront, je pense que les traducteurs suisses auront un rôle à jouer.
Et après – eh bien on pourra toujours aller planter des choux.
Fémininement vôtre,
Elsa Wack

[1] http://traffic.libsyn.com/speakingoftranslation/SoT_moms.mp3.