30 septembre, 9 h – Métamorphose fondamentale dans les mondes de la communication et de la traduction

Cette nouvelle est tombée comme un couperet: les langues doivent disparaître au profit d’une méthode mondiale unifiée. Une mesure qui doit prendre effet au 1er octobre et s’étendre progressivement sur toute la planète. Le monde de la traduction, qui célèbre aujourd’hui sa journée mondiale, en est sidéré.

En Europe, Brexit aidant, l’anglais perd progressivement son statut de langue commune. Il en résulte des difficultés inextricables et les frais de traduction sont montés en flèche. Avec 24 langues officielles dans l’Union européenne et plus de 6912 idiomes parlés dans le monde, la compréhension entre les nations est devenue un casse-tête désespéré.

Le secret a été bien gardé. La semaine dernière, à Bruxelles, les gouvernements ont choisi de trancher dans le vif en empruntant ce qu’ils considèrent comme la voie du futur de la communication: supprimer les langues nationales au profit d’un seul langage partagé dans le monde entier. Monnaie unique, libre circulation des personnes et désormais… une seule et même manière de s’exprimer.

Malgré les fortes pressions en faveur d’un idiome ou d’un autre, les États membres ont opté avec grande sagesse pour la solution la plus équitable: les émoticônes.

Quels sont les arguments en faveur des émoticônes? Une large majorité du public les connaît. Universels, ils sont très faciles à utiliser et contournent les pièges grammaticaux et orthographiques. Cette forme de communication promet aussi d’être très pratique pour les nations qui emploient des caractères particuliers. Et surtout, le point qui a remporté l’adhésion presque unanime de l’assemblée est la possibilité inédite de communiquer dans un futur proche avec les robots qui vont assumer toujours plus les tâches humaines. Il suffira alors de réaliser un implant cérébral pour transférer pensées, souvenirs et apprentissages de l’homme à la machine… ou à l’homme.

La mise en œuvre de la communication du futur sera progressive, mais devra être totalement établie dès le 1er janvier 2017. Les préparatifs sont déjà bien avancés: harmonisation planétaire des émoticônes actuelles, développement des 1800 icônes existantes en y intégrant certains «termes» qui manquent encore, définition par des sociologues de leur sexe et de leur couleur de peau dans le respect de l’équité raciale, études psychologiques de la symbolique des différents signes afin d’éviter malentendus et interférences de connotation culturelle et, enfin, lancement dès l’automne, à l’Université de Munich, du premier cycle d’études entièrement consacré aux émoticônes. Placé sous la direction du célèbre professeur émoticologue Adriano Madruga, qui a conduit des recherches à ce sujet dans le monde entier, il permettra aux étudiants d’obtenir un bachelor, un master ou un diplôme d’enseignement spécialisé.

Depuis la rentrée, les écoles ont déjà remplacé les cours de langues par des leçons de lecture et de compréhension d’émoticônes et augmenté les heures de dessin afin que les élèves puissent s’exprimer le plus rapidement possible avec aisance. Des soirées de soutien seront organisées pour les parents.

La Fédération internationale des traducteurs est submergée par les appels de ses associations nationales membres. Plusieurs millions de personnes perdent ainsi leur métier, pratiquement du jour au lendemain.

Mars 2017: les radios se sont tues. Plus moyen de téléphoner. Les bibliothèques sont devenues des musées. Traducteurs et interprètes sont au chômage et certains à l’aide sociale. Dans le monde, on discute désormais au moyen de tablettes munies de claviers spéciaux créés dans l’urgence.

Au tribunal, les juges sont dépourvus des icônes nécessaires pour prononcer un jugement suffisamment nuancé et les avocats ne pouvant plus plaider correctement, les prisons débordent de personnes en attente d’un verdict. Comment différencier un meurtre d’un homicide? Sans parler des hôpitaux dont les chirurgiens perdent un temps fou à communiquer en salle d’opération. Ce sont encore les enfants des écoles primaires qui s’en sortent le mieux. Au plan international, la situation est chaotique. Le monde arabe est encore sous le choc d’un smiley qui a gratifié avec exubérance une proposition d’accord commercial. La reine d’Angleterre proteste contre «son» icône smiley qu’elle juge indigne de toute véritable culture britannique du chapeau.

Le monde est devenu presque silencieux et, hormis le bruit des moteurs et le chant des oiseaux, il ne se passe plus grand-chose. Certaines personnes ne supportent plus cette situation et malgré leurs difficultés de communication, les psychiatres sont débordés. Les implants du cerveau n’ont pas encore remporté le succès escompté et les premiers robots sont livrés à eux-mêmes.
Dans la clandestinité, un mouvement est d’ailleurs en train de prendre forme. Quelques incorruptibles tentent d’aider la population en «traduisant» certains émo-messages décidément incompréhensibles pour la majorité. Progressivement, on se souvient d’un métier qui simplifiait la communication en la restituant fidèlement et on complète les émoticônes pour les rendre plus explicites. Tout cela dans le plus grand secret, puisque les messages en langage écrit sont désormais interdits et la parole restreinte au cercle familial. Insécurisées, les populations se découragent et s’estiment bridées dans leur liberté d’expression. Un réseau parallèle dédié à la communication à l’«ancienne» voit le jour et séduit toujours plus d’adeptes. On y écrit, traduit, philosophie, on s’y amuse, avec une seule règle: les émoticônes sont bannies. Certains congrès scientifiques regrettent les interprètes.

Jusqu’où a-t-on le droit de priver l’humanité de ce qui est à la source de son développement, de l’éclosion d’un art textuel, d’une multitude de termes nuancés qui ancrent les relations familiales et de société, de l’émergence de nouveaux horizons culturels avec l’apprentissage d’un langage «exotique»? Est-il vraiment judicieux de confier l’une de nos facultés les plus importantes à des logiciels et à des composants électroniques? Quelles sont les perspectives d’une humanité réduite aux icônes?

Le traducteur, c’est un homme ou une femme au service de ses semblables, qui contribue en toute conscience à leur évolution dans ce monde. Il échange des compétences linguistiques contre le bonheur d’avoir contribué à la compréhension mutuelle de deux personnes ou plus. Aujourd’hui, traducteurs, traductrices et interprètes célèbrent leur anniversaire. Merci à celles et ceux que nous avons eu hier la joie de traduire, à chaque personne qui nous lit aujourd’hui ainsi qu’aux fidèles qui nous feront confiance demain. Avec vous, nous entretenons l’une des plus belles facettes de l’humanité.

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