RFA 2019: Freiburg/Fribourg, 25.-26.10.2019

Compte rendu de la 26e réunion du Réseau franco-allemand (RFA) 2019

Le RFA s’est réuni pour la 26e fois du 25 au 27 octobre 2019 à Fribourg (Suisse), organisé cette année par l’ASTTI.

logo Vaudoise logo Vaudoise logo Vaudoise logo Vaudoise

Le programme cadre a commencé par la visite du Mediaparc (radio et télévision fribourgeoises) dont la particularité est le bilinguisme français-allemand. En effet, et c’est entre autres ce qui a motivé le choix de Fribourg pour cette rencontre, Fribourg est bilingue.

Cette particularité du bilinguisme avec ses multiples facettes a d’ailleurs été l’un des sujets traités par plusieurs intervenants au cours de cette rencontre. L’historien Bernhard Altermatt puis Andreas Schor, chef traducteur des services de traduction du canton de Fribourg puis, le lendemain, Claudine Brohy, lectrice et chargée de cours au Centre de langues et au Département Plurilinguisme et didactique en langues de l’Université de Fribourg, nous ont expliqué cette situation, les diverses mesures prises notamment ces dernières années à plusieurs niveaux et la philosophie de ces décisions : le rapprochement des deux communautés linguistiques et les échanges. Le bilinguisme est ancré dans la constitution du Canton de Fribourg, mais curieusement pas dans celle de la ville. L’une de ces mesures phare est que le français est obligatoirement enseigné dans les écoles germanophones en première langue étrangère et vice-versa. Certains établissements pratiquent l’enseignement bilingue.

Suzanne Obermeyer, directrice adjointe de l’Institut de plurilinguisme qui a hébergé la rencontre le samedi, a expliqué la vocation de cet institut dans son allocution de bienvenue. Tous les rapports sur des recherches doivent être formulés dans les deux langues ce qui amène souvent des problèmes pour la traduction des termes techniques, un vrai défi selon elle.

Après des mots de bienvenue prononcés également par Jean-Pierre Siggen, président du Conseil d’État du canton de Fribourg et Roxane Jacobi, co-présidente de l’ASTTI, démarrage en trombe avec Odile Meyer de la SFT. Odile nous a invité à une excursion très vivante et fort instructive dans la traduction des brevets, qui doit obligatoirement utiliser une langue codée et respecter certaines formes. Pas ou très peu de pronoms, il faut répéter les substantifs pour éviter la moindre confusion, reprendre les expressions d’usage (glossaire juridique trilingue sur le site de l’OEB), renoncer à toute liberté linguistique pour adopter une langue que sinon nous bannirions d’office. C’est un secteur où il y a toujours du travail avec des délais généralement confortables. Toutefois, c’est une proie facile pour la traduction automatique neuronale. Un exposé brillant, émaillé d’exemples très parlants et, en cadeau pour les participants, un glossaire allemand-français.

Céline Letawe, enseignante à l’Université de Liège, a posé la question du traducteur face à la machine, les compétences de l’un et l’autre, ainsi que des enjeux. La naissance de la traduction automatique neuronale (TAN) en 2015 et son arrivée sur le marché en 2017 ont fait émerger un nouveau métier : la post-édition, c’est-à-dire la correction de textes sortis de la machine. Dans le cadre de ses activités d’enseignement et de recherche à l’Université de Liège, elle a testé notamment la traduction à l’aide du logiciel DeepL et sa relecture. Selon Céline, les problèmes de l’intelligence artificielle (IA) sont les erreurs, les bugs, les trous de sécurité, la reproduction des travers humains (racisme, sexisme), l’absence d’éthique, etc. À cela s’ajoute le problème que posent la garantie de l’unité de la traduction, la cohésion interne du texte, la cohérence externe et subjective. Il est donc absolument nécessaire de « post-éditer » les traductions, voire de les « pré-éditer » c’est-à-dire d’éliminer préalablement les incorrections, imprécisions et autres défauts des textes sources. Il est important d’identifier les faiblesses de la machine. Théoriquement, le système de traduction automatique neuronale arrive à corriger ses erreurs (« deep learning »), mais il lui manque la sensibilité humaine. La post-édition a l’avantage de donner une vue d’ensemble. Elle requiert un esprit critique, de la créativité, un bon style, on doit y accorder le temps nécessaire. Le grand danger est de conserver le style appauvri ou les contresens éventuellement produits par la machine. Les étudiants qui ont participé à cette étude ont finalement déclaré préférer traduire directement, sans utiliser « la machine » car « ça va plus vite et c’est meilleur ».
Cette présentation fort intéressante a été suivie d’une table ronde à laquelle ont participé plusieurs collègues expérimenté-e-s. Voici, pêle-mêle leurs remarques et conclusions.
La post-édition représente à l’heure actuelle un coût énorme. La TAN suivie de relecture peut même prendre plus de temps que la traduction humaine. Le principal problème de la TAN est qu’elle n’est pas en mesure de respecter l’éthique et qu’elle génère un appauvrissement de la langue.
DeepL utilise l’anglais comme langue relais, ce qui explique la production de textes parfois biscornus dans la traduction FR-DE/DE-FR.
La question de la confidentialité se pose également. Le cloud de DeepL paraît peu fiable, malgré les assurances données.
Les traducteurs ont le choix d’utiliser la TAN, alors que les entreprises ne pensent pas avoir ce choix, estimant réduire largement leurs coûts. De plus la TAN suggère l’instantanéité. Cependant, la machine ne respecte pas le « Corporate Language ».
Pour défendre notre métier, nous devons non pas nous poser en victimes mais en attaquants. Nous devons informer le client en se mettant de son côté, expérimenter avec lui pour qu’il comprenne, signaler les erreurs, les incohésions, les risques de la TAN. Nous devons lui rappeler qu’une bonne traduction est moins chère qu’une mauvaise, qu’il ne vendra pas un produit mal présenté. L’illusion de l’exactitude de la machine est dangereuse, alors il faut que le client sache que nous, nous utilisons des mots exacts, des mots riches contrairement à la TAN.
Il est important que les chercheurs et les pratiquants coopèrent.
Que d’informations d’autant plus précieuses qu’elles se fondent sur des recherches approfondies ainsi que de conseils avisés ! Notre métier n’est pas encore tout à fait en voie de disparition, il évolue.

Après la pause de midi, a eu lieu la présentation du nouveau site « Sous la loupe », anciennement « Fichier français », qui comporte plus de 2000 mots et locutions avec leur correspondance de l’allemand vers le français. Un recueil pratique sous forme de fiches, qui complète les dictionnaires existants. Il suffit de consulter la fiche « Leistungsbereitschaft » pour en être convaincu.
L’abonnement est payant.

Pourquoi est-il si difficile de décrire le goût ? Maren Runte (ZHAW, linguistique appliquée) et Jeannette Nuessli Guth (ETH, Sciences et technologie de la santé) nous relatent leurs travaux avec des groupes de réflexion sur la sémantique du goût. Elles procèdent à des exercices pratiques avec les participants, priés d’écrire sur une feuille les adjectifs qui leurs viennent en tête dans leur langue maternelle pour caractériser le goût (test de la terminologie de base du goût) puis de goûter plusieurs fromages et d’en décrire le goût.
Lors d’une table ronde, quelques volontaires se prêtent à la dégustation de plusieurs fromages locaux et décrivent leur ressenti. Ensuite, le même exercice est effectué dans la salle.
L’exposé de Mesdames Runte et Nuessli Guth porte sur la physiologie du goût, la différence entre le goût et l’odeur, le goût et l’arôme, la description de la consistance voire de la texture, les stratégies de description du goût, la composition du vocabulaire du goût et les stratégies de descriptions du goût.
On recensait quatre catégories de goût -sucré, salé, acide, amer - auxquelles est venu s’ajouter l’umami, mot d’origine japonaise, qui a fait son entrée dans le monde occidental. En allemand, on recense un millier d’adjectifs qui décrivent l’arôme. Dans la vie quotidienne, le goût et l’odeur sont souvent amalgamés, le goût lui-même est en réalité rarement décrit.

Alors que le vocabulaire décrivant explicitement le goût est relativement réduit, les stimuli perçus par le nez lors de l’absorption d’un aliment sont très complexes, impossible de les réduire aux cinq goûts fondamentaux. La perception du goût est extrêmement complexe et elle est influencée par des facteurs historiques, culturels et sociaux.

La ville de Fribourg est une ville très attachante. Sa visite sur le thème du centenaire du séjour qu’Antoine de Saint-Exupéry y fit dans sa jeunesse, nous a ouvert de nouveaux horizons et nous a permis d’explorer Fribourg de haut en bas (funiculaire à l’appui).
Nous avons pu aussi nous émouvoir devant le Retable de l'Abondance occidentale et du Mercantilisme totalitaire de Jean Tinguely et ses autres sculptures ainsi que celles de Niki de Saint Phalle lors de la visite guidée de l’Espace qui leur est consacré.

Bref cette 26e réunion annuelle du RFA a été une fois de plus fort enrichissante, par la diversité des interventions mais aussi les choix culinaires pour les repas de retrouvailles très appréciés.

Nous remercions Patrick Bergen qui a organisé cette rencontre avec beaucoup d’enthousiasme et d’engagement. D’ailleurs, lors du dernier repas impromptu entre collègues après la visite de la ville, il s’est même constitué garçon de table pour soulager le personnel du restaurant, à la grande hilarité des collègues en terrasse.

La bonne centaine de participants, dont beaucoup de nouveaux et de nouvelles, a fait preuve d’une discipline exemplaire dans les débats. Ceux-ci vont maintenant les poursuivre sur la liste RFA.
De retour dans son bureau une fidèle participante écrit : « Chacun a retrouvé la fenêtre électronique de son écran dans le Brandebourg, le Béarn, à Toulouse, à Bruxelles en passant par Poitiers et Lille…. La lucarne sur l’Internet global pas aussi attrayant qu’un beau paysage suisse, montagne et prairie, rues médiévales… Quelle chance nous avons de nous sentir si proches alors que nous venons d’horizons si différents […]. Bientôt la nouvelle génération de professionnels de la traduction sera à l’œuvre pour entretenir la convivialité de ces rencontres. Le postediting, l’amélioration des outils d’aide à la traduction, le professionnalisme et le goût d’une belle langue vont rester inscrits à l’ordre du jour ! »

L’une des nouvelles participantes écrit « Cette première rencontre RFA m'a littéralement enthousiasmée et je me réjouis déjà de la prochaine ! ». Alors rendez-vous du 23 au 25 octobre 2020 à Cologne, où ATICOM organisera la 27e rencontre.

Iris Heres (SFT) et Marie-Noëlle Buisson-Lange (ATICOM)